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  • : Gauche totalitaire : les mésaventures d'un fantôme de gauche.
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  • : Partagez l'itinéraire d'un électeur de gauche devenu un adepte de la mondialisation libérale. Employé d'une "world wide company", l'auteur vit la mondialisation au quotidien et ne s'en plaint pas. Peu de mouvements d'humeur, des faits et des chiffres!
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24 septembre 2006 7 24 /09 /septembre /2006 00:01
Voici un extrait du livre de Philippe Manière écrit en 1997. "L'aveuglement français".
Ce livre est un excellent livre d'introduction au libéralisme. En voici un exemple!
QUAND L'ÉTAT INVENTE L'EMPLOI PRECAIRE?
S'il y a une catastrophe sociale que les Français sont convaincus d'avoir évitée mieux que beaucoup de leurs voisins, c'est bien la précarité. Des jobs de courte durée qui ne mènent à rien et qui tiennent les salariés dans une insupportable incertitude du lendemain : voilà, pensent la plupart de nos concitoyens, la tare des sociétés anglo-saxonnes. Beaucoup d'experts affirment c'est au prix de cette fameuse précarité que les États-Unis ou la Grande-Bretagne, par exemple, obtiennent de meilleurs résultats que nous en matière de chômage. Et ce prix-là, nous dit-on, la France s'honore de n'être pas prête à le payer.
Admirable posture ! Mais ce que les experts ne nous disent pas, c'est que la question n'est plus à débattre. D'ores et déjà, malheureusement, les salariés français vivent la précarité au jour le jour. Ne sont concernés ni les fonctionnaires ni la plupart des salariés qualifiés du privé, au chaud dans une grande entreprise. Mais les autres, la masse des non qualifiés, et surtout les jeunes, vont déjà par bataillons entiers de petits boulots en contrat à durée déterminée. En mars 1996, l'Insee recensait environ 1,8 million de personnes occupant des « emplois précaires » (intérim subi, contrats aidés par l'État, contrats à durée déterminée, apprentissage, etc.). Et tous les indices montrent que ce nombre ne fait que croître. Pour être complet, il faut y ajouter quelque 1,6 million de salariés ayant accepté un temps partiel faute de mieux. Plus du tiers des jeunes de vingt à vingt-quatre ans vit une situation de précarité.
Comment pourrait-il en être autrement ? Dans n'importe quelle ANPE , un simple coup d'œil aux offres d'emploi montre que les contrats «normaux» - de droit privé et à durée indéterminée - sont devenus minoritaires. Les jeunes arrivant sur le marché du travail n'ont donc guère d'autre choix qu'un emploi dont ils savent d'ore et déjà qu'il ne durera que trois, six, dix-huit mois dans le meilleur des cas. Dans certains bureaux de l'agence pour l'emploi, c'est jusqu'à 80 % des «jobs» offerts qui sont soit des CDD (contrats à durée déterminés, surtout, des CES (contrats emploi solidarité) ou des CIE (contrats initiative emploi) - emplois pratiquement publics puisque massivement aidés par l'État, toujours limités dans le temps.
Paradoxe saisissant : c'est la puissance publique qui nourrit  cette précarité dont les gouvernements successifs dénoncent à juste titre les ravages psychologiques  et sociaux ! On s'en doute, la précarisation de l'emploi n'est pas l'objectif des politiques publiques. Elle en est, hélas, la conséquence inévitable : l'État veut encourager les entreprises, les administrations ou les associations à embaucher, mais il ne veut pas que les uns ou Ies autres s'habituent à un coût du travail réduit ni qu'ils s'installent durablement dans les aides. Il a donc eu l'idée de contrats subventionnés, mais qui comportent une échéance. Le CES (contrat emploi solidarité), par exemple, est un mi-temps rémunéré au Smic dont le coût est pris en charge par l'État à hauteur de 75% à 95 % - ce qui laisse très peu à payer aux administrations et aux associations auxquelles il est réservé. Mais il dure généralement six mois ou un an, et n'est pas renouvelable sauf exception. Dans de très rares cas, on peut occuper un CES pendant trois ans - jamais plus.
Au terme de cette période, que se passe-t-il? En théorie, l'employeur qui est satisfait peut «consolider » son CES en un emploi classique, à durée indéterminée et sans aide publique. Cela reste néanmoins exceptionnel. Généralement, il n'a pas le budget pour rémunérer normalement son employé. Même satisfait de ses services, il le renvoie donc à l'ANPE et rembauche immédiatement une autre personne qui, elle, étant éligible au CES, lui coûtera moins cher... pendant quelque six à dix-huit mois. Vous avez dit précarité ?
De même, les contrats aidés dont peuvent bénéficier les entreprises privées - il en existait, fin 1997, la bagatelle de soixante-seize catégories! - sont presque systématiquement à durée déterminée. Avec exactement les mêmes effets pervers. Le CIE est l'un des plus avantageux. Pendant deux ans, l'employeur bénéficie d'une totale exonération des charges sociales, d'une prime mensuelle d'environ deux mille francs par employé sorti du chômage. Mais le plus souvent, lorsque cette manne se tarit, le titulaire du CIE retourne pointer. Et son patron lui Si l'employeur trouve un successeur. Il sera inexpérimenté, mais subventionné.
Et c'est ainsi que des centaines de milliers de français sont enfermés dans le circuit démoralisant des jobs à durée déterminée - passant de contrat de qualification en CES, puis de CES en CIE, puis de CIE etc. Raffinement suprême : pour être admis comme bénéficiaire de certains dispositifs, il faut pouvoir justifier d'une durée de chômage minimum : pas de CIE, par exemple, si l'on n'a pas pointé en vain durant douze mois à l'ANPE. Ce n'est plus seulement la précarité que l'État organise. C'est carrément le chômage !
Et tout cela à grands frais. Comme toujours, les intentions sont pures : c'est faute d'emplois marchands en nombre suffisant que l'État n'a eu de cesse, depuis quinze ans, de multiplier les aides à l'emploi privé et les contrats de travail assistés. Mais les inconvénients de cette politique sont énormes. À commencer par un coût devenu colossal au fil des années : les aides à l'emploi pèsent désormais quelque 150 milliards de francs par an. Depuis la crise du pétrole de 1973, la France a consacré, au titre de la dépense pour l'emploi, la bagatelle de 3500 milliards de francs : l'équivalent d'un peu plus de deux années de budget de l'État, ou encore du volume de la dette publique accumulée à la mi-1996. Ce qui a pour conséquence plus d'impôts, donc moins de consommation et d'investissement dans la sphère marchande.
On pourrait l'accepter si l'efficacité du dispositif d'aide publique à l'emploi n'était de plus en plus faible. Les experts gouvernementaux l'admettent eux-mêmes : l'État évite chaque année moins de chômeurs en dépensant plus d'argent. Au cours des quatre années passées, l'impact net des aides a l'emploi a oscillé entre... 9000 et 48000 chômeurs de moins par an. Une goutte d'eau dans la mer de nos 3 à 4 millions de demandeurs d'emploi.
Mais l'État ne fait pas que dépenser. Il édicte aussi des règles - pour le bien des travailleurs, il va sans dire. Malgré la géniale proposition de l'inénarrable Bernard Tapie, on n'a pas encore décidé de rendre le chômage illégal. Mais à peu près tout le reste a été fait. Le code du travail pèse 730 grammes dans sa version la plus courante - 2464 pages imprimés sur papier bible... Il prévoit tout et le reste : l'article 224-4 exige l'installation d'une chambre d'allaitement dans «les usines qui emploient plus de cent femmes de plus de quinze ans » afin de leur permettre de nourrir leurs bébés. Surtout, il impose des masses de paperasse. À elle seule, la déclaration d'embauche implique quatre formulaires pour quatre administrations différentes.
Au prix de directions du personnel pléthoriques et grâce à des armées d'avocats spécialisés, les grand entreprises parviennent, en général, à maîtriser les subtilités byzantines de cette masse de textes qui se sont stratifiés au fil du temps. Les petites, évidemment, ne le peuvent pas. Un patron de PME ou un artisan doivent choisir : soit ils se plongent dans l'ivresse talmudique de l'étude du droit social, soit ils s'intéressent tout prosaïquement à leurs clients et à leurs affaires.
Bizarrement, la plupart d'entre eux optent pour la seconde solution ; et, pour avoir la paix avec les prud'hommes et l'inspecteur du travail, ils prennent deux mesures conservatoires.
La première : éviter d'embaucher. La seconde : ne jamais embaucher à durée indéterminée. Les patrons savent en effet que le pire problème qu'ils peuvent avoir, c'est un licenciement qui tourne mal. Les règles en sont touffues, largement jurisprudentielles, et souvent très favorables au salarié - car au droit général se combine, dans chaque branche, une convention collective le plus souvent généreuse et protectrice (comme dans la banque ou la presse par exemple). La procédure est complexe ( lettre recommandée, entretien préalable, motivation des causes «réelles et sérieuses », etc.), et son non-respect est sanctionné par de lourdes indemnités à verser au salarié. Pour éviter les ennuis, mieux vaut donc ne pas se mettre en position de devoir débaucher. Mais une chute d'activité justifiant un allégement des effectifs peut toujours survenir, tout comme une mésentente avec un salarié.
C'est pourquoi la solution idéale, aux yeux de bien des patrons, est le CDD (contrat à durée déterminée) : au moins la séparation, prévue dès le départ au contrat ne posera aucun problème... L'avantage est considérable.
L'inconvénient? Rien de grave : tout simplement, la précarité organisée. Les salariés savent qu'ils devront à coup sûr quitter l'entreprise dans un an à trois au maximum. Un raffinement particulièrement remarquable du droit du travail interdit en effet à un employeur de renouveler un CDD plus d'une fois. Comme un CDD ne peut excéder dix-huit mois, la formule ne permet pas d'employer à échéance fixe pendant plus de trois ans (deux fois dix-huit mois). Si, à tort ou à raison, un patron se refuse à embaucher des salariés à durée indéterminée, il est donc condamné à «faire tourner» son personnel sur cette base - et même à se séparer des employés qui donnaient satisfaction. C'est ce que l'on voit au jour le jour dans les petites entreprises françaises, notamment dans le commerce et, plus généralement, dans tous les secteurs dynamiques de l'économie.
L'État, nous dit-on, n'a qu'un souci, une obsession : l'emploi, la sécurité de l'emploi. Sur ce double critère, le bilan de son intervention est tout bonnement catastrophique. La puissance publique engloutit des sommes himalayesques sans obtenir d'autres effets que la modification de l'ordre des chômeurs dans la file d'attente - cela au prix d'une précarité qu'elle prétend haïr. Et elle réglemente le travail jusque dans les plus infimes détails, avec ce résultat admirable que  les employeurs embauchent le moins possible et presque toujours pour une période courte.
Jarry, Kafka et Courteline sont hélas morts trop tôt pour goûter cette farce grinçante. Quant aux millions de personnes qui en sont les acteurs, curieusement, ils n'en rient pas.
                   Philippe Manière
Si on veut voir les conséquences de la précarité en France en conservant un oeil critique sur les raisons invoquées de celle-ci, on écoutera les émissions de Daniel Mermet sur ce thème.

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Published by Le crédule libéral - dans fondations
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